vendredi 9 septembre 2016

L'Oeuvre, d'Emile Zola

 Il faut croire que Gervaise, égale à elle-même, a donné naissance à des enfants intelligents, passionnés, emplis de la meilleure volonté, mais à qui il manque ce petit rien, cette flamme qui en feraient des gagnants; au lieu de cela, les voilà condamnés, par péché d'idéalisme, à une chute lente et inexorable...
Claude Lantier était pourtant entouré des meilleurs alliés: un groupe d'amis artistes, comme lui, rencontrés dans sa jeunesse à Plassans et tous prêts à conquérir Paris. Une jeune fille qui tombe amoureuse de lui, prête à le materner, l'idéaliser, l'aimer. Et surtout, le génie de la peinture. Claude est le chef de file du mouvement "plein air" - alias "impressionnisme", il est novateur, créatif, profond. Et pourtant, comme ces génies avant l'heure, incompris et rejeté. 
Paul Cézanne




On le suit ainsi en pleine descente aux Enfers... et pourtant c'est aussi pour Christine la dévouée, l'amante, qu'on souffre, elle qui se voit rivalisée par ces portraits de femmes auxquels il consacre ses jours et ses nuits. Et pire que tout, c'est leur enfant qu'ils auront sacrifié tous les deux l'un à l'art, l'autre à l'amour et qui mourra presque abandonné, pauvre âme débile et corps malade.
Gustave Courbet
On pourrait se demander comment Zola eut le courage de cumuler ces romans de la famille Macquart sombrant dans la folie ou l'alcool, et pourtant, bien qu'il se revendique de la veine naturaliste, combattant le romantisme, il y a bien, parfois, de cet idéalisme et amour qui ferait croire au lecteur, un instant, que la vie pourrait être belle, douce, qu'on pourrait y accomplir son idéal. 

Enfin, l'oeuvre est un bel hommage aux théories de la peinture et à l'abnégation des purs artistes, et une magnifique description des paysagesparisiens du dix-neuvième siècle.


Claude Monet

dimanche 4 septembre 2016

Poèmes, d'Emily Dickinson


La publication de ce recueil de poèmes en version bilingue est à double tranchant: on peut recourir au français pour s'assurer du sens lorsqu'on lit en anglais, ou jeter un oeil à la version originale après avoir découvert le texte par la traduction, mais cela révèle aussi toutes les maladresses, infidélités de la traduction. Souvent, j'ai été gênée par la différence de rythme que créait la nouvelle ponctuation, par exemple:

                                            

And then - to go to sleep - 
And then - if it should be

The will of it's Inquisitor

The luxury to die - 

                                                                                                                                                  

                                                                 Ensuite il veut s'endormir;

                                                                 Enfin, si c'est le bon plaisir
                                                                  De son Inquisiteur,
                                                                  Le luxe de mourir.


Je ne suis pas toujours d'accord avec le choix des mots, mais sans aucun doute Guy Jean Forgue et moi n'avons pas les mêmes ressentis d'un poème, et évidemment, je n'y ai pas passé le temps que lui a mis à les décortiquer.

Les poèmes, 150 choisis parmi les quelque 2000 qu'elle a composés, se suivent selon des thématiques communes, même s'ils n'ont pas été écrits à la même période. J'ai d'abord eu un peu de mal à entrer dans l'univers et l'écriture d'Emily Dickinson, mais petit-à-petit, j'ai été touchée par certaines petites phrases qui en deux ou trois mots créent un monde sensible. 
De sa chambre, qu'elle ne quittait presque jamais, Emily découvrait l'univers. On peut facilement l'imaginer passer des heures à la fenêtre et étudier les réactions de tel chat, oiseau, l'arrivée du printemps, l'hiver, la vie d'un passant... mais il y a une part importante d'introspection qui l'amène à s'interroger sur la religion, ce qui entoure son existence, et la mort. Elle analyse avec une grande subtilité les émotions qui la traversent, certains poèmes me faisant d'ailleurs penser au Spleen de Baudelaire

Ce n'était pas la mort, car j'étais debout,
Et tous les morts sont couchés.
Ce n'était pas la nuit, car les carillons
Déchaînaient leur voix pour midi.

Ce n'était pas le gel, car sur ma peau
Des siroccos semblaient serpenter;
Ni le feu - car mes pieds de marbre
Auraient glacé un sanctuaire.

Il y avait de tout cela, pourtant:
Les formes que j'ai vues
Alignées pour les funérailles
Me rappelaient la mienne,

Comme si l'on avait raboté ma vie
Pour l'insérer dans un chassis -
J'avais perdu la clef du souffle -

C'était un peu comme à minuit,

Quand tout ce qui battait s'est tu,
Quand bée le vide alentour,
Quand le gel sinistre, aux matins d'octobre,
Abolit les pulsations du sol.

C'était avant tout un chaos - infini - glacé - 
Sans une chance - sans un espar - 
Sans le signe d'une terre,
Pour justifier le désespoir.




Comme toujours quand j'emprunte ces recueils de poèmes à la bibliothèque, je m'en mords les doigts, car il faudrait les avoir constamment à portée de main pour les redécouvrir encore et encore.



Presentiment - is that long Shadow - on the Lawn - 
Indicative that Suns go down - 
The Notice to the startled Grass
That Darkness - is about to pass -
 




samedi 27 août 2016

Les Chiots, de Mario Vargas Llosa

Petit mais costaud! Ce roman qui se lit en deux heures à peine nous fait entrer dans la jeunesse d'un groupe de garçons dans un collège religieux, à partir de l'arrivée d'un nouveau venu: Cuéllar. 
Cuéllar, plus petit et frêle que les autres, devient vite le meilleur de la classe, le plus attendrissant, le plus drôle et et le plus persévérant: pour être admis dans l'équipe de foot de sa bande de copains, il passe l'été à un entraînement intensif, oubliant plages et jeux pour être au top à la rentrée.
C'est ainsi qu'il se rapproche du groupe de garçons mais aussi qu'il se retrouve, dans les vestiaires, agressé par le chien Judas; Des séquelles de cet accident, il gardera le surnom "petit zizi". Si l'handicap dont il souffre n'est jamais nommé, on suit, au moment de la puberté, la lente déchéance agressive et pitoyable de Cuéllar qui ne peut se résoudre à "lever une fille" tout comme ses copains, le tout toujours par le regard de l'un des garçons.
Le récit est à la fois dur et émouvant et la narration très originale, tout en discours indirect libre passant du "ils" au "nous" dans une même phrase, créant un chaos et une urgence qui rythment l'oralité. 
Un vrai travail d'écriture à la fois impressionnant et bouleversant.

Le Seigneur des Anneaux, tome un, de J.R.R. Tolkien


N'ayant pas eu les moyens d'aller en Nouvelle-Zélande cette année, c'est au coeur du Pays Basque que j'ai suivi Frodo, le neveu de Bilbo le hobbit. La rencontre entre la région et le livre était tout-à-fait fortuite, mais parfaite! La nuit, je traversais la Terre du Milieu, quittant le Comté pour rapporter l'anneau à sa place, franchissant forêts hostiles et montagnes enneigées, affolée par le tambour des Orques prêts à surgir après avoir momentanément réussi à échapper aux cavaliers noirs. 

Le jour, je quittais les petits villages basques typiques à l'assaut des collines et des ruisseaux et je revivais, racontant les péripéties vécues par Frodo, son fidèle Sam et les autres à mon fils captivé, les aventures dévorées quelques heures plus tôt. 


J'ai découvert un Bilbo et surtout un Gandalf parfois acerbe - pauvre Pippin -, je me suis attachée à Frodo et Sam, frissonnée à la rencontre de l'Arpenteur, impressionnant, rêvé mélancoliquement auprès des Elfes, peuple délicat, magique, doué. 
L'imagination de Tolkien est foisonnante, son écriture de la nature magnifique, et j'ai savouré les illustrations d'Alan Lee tout au long du récit.

 Un seul grand regret: que la carte de la Terre du Milieu soit ainsi coupée en double page, la rendant presque impossible à suivre lorsqu'ils descendent vers le Sud... En voici donc une nouvelle. 











jeudi 18 août 2016

Une partie de campagne, de Guy de Maupassant

Ce court recueil de nouvelles m'a ramenée, comme tous ces livres écrits il y a plus d'un siècle à l'époque révolue où la campagne était encore sauvage, odorante, inquiétante et où on vivait en son coeur et non à côté d'elle. J'ai ouvert une porte sur l'univers des canotiers, sport régional apparemment le long de la Seine et auquel s'adonnait assidûment Maupassant: microcosme de muscles et de poulettes, d'oeillades, de soupirs mais aussi d'alcool, de rires gras et de fêtes. Maupassant décrit tout ce petit monde avec délice et ironie, même si la tragédie n'est jamais loin, en particulier dans La Femme de Paul.

J'ai adoré Sur l'eau, courte nouvelle proche de ce que je connais surtout de Maupassant, entre mysticisme et fantastique, le tout teinté d'effroi. Un homme s'amarre un instant le long de la Seine, mais un épais brouillard blanc se lève et l'ancre refuse de se lever...
J'ai été choquée par Une Histoire Vraie, que le titre rend d'autant plus horrible: une jeune fille est échangée entre deux propriétaires contre un cheval, pour que M de Varnetot, vieux noble déclassé, puisse s'amuser en toute discrétion. Malheureusement la jeune fille non seulement tombe enceinte mais est surtout éperdument amoureuse de l'ingrat, qui bien sûr ne l'épousera pas.

Chaque nouvelle est une peinture de la société du 19ème siècle, une tranche de vie, comme on dit, prise sur le vif et en pleine évolution. Mais dans ce monde, les filles de ferme ont bien moins de chance que les coquettes de la bourgeoisie.

Le style est délicieux, tellement bien écrit qu'on en redemande. J'ai goûté chaque phrase, sa tournure, ce passé simple de plus en plus incongru aujourd'hui.